Adama, Théo, Zyed et Bouna… Pourquoi ces affaires n’ont-elles pas déclenché un “Black Lives Matter” à la française ?

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Alors que toutes les communautés aux États-Unis manifestent massivement depuis la mort de George Floyd, l’hommage et l’appel à la justice pour Adama Traoré, mercredi, a rassemblé plusieurs milliers de personnes à Paris et dans d’autres grandes villes de France, où la transposition du mouvement américain “Black Lives Matter” a jusqu’ici peiné à s’imposer

“Je crois que la situation de nos deux pays n’est pas tout à fait comparable, ni sur le plan de l’histoire, ni sur le plan de l’organisation de la société”, a déclaré, mercredi 3 juin, la porte-parole du gouvernement français, Sibeth Ndiaye. Celle-ci a ainsi appelé à la prudence face à la comparaison faite entre les violences policières aux États-Unis, et dans l’Hexagone, au lendemain du rassemblement pour Adama Traoré qui a mobilisé quelque 20 000 personnes à Paris et dans d’autres villes de France, en écho aux manifestations antiracistes qui secouent les États-Unis depuis la mort de George Floyd.

Outre-Atlantique, “Black Lives Matter” (“La vie des Noirs compte”), cri de ralliement de la jeunesse antiraciste, est ancré dans la société américaine depuis 2013. Né sur Twitter après l’acquittement de George Zimmerman qui avait tué l’adolescent noir Trayvon Martin en Floride, le mouvement se mobilise contre la violence et le racisme individuel et institutionnel à l’égard des Afro-Américains aux États-Unis. Depuis, le hashtag est omniprésent sur les réseaux sociaux, et le slogan, récupéré par nombre d’artistes devenus porte-voix du combat contre les violences racistes.

Massivement partagé sur Internet, et tout aussi massivement affiché dans la rue, mardi, à l’occasion du rassemblement pour Adama Traoré, le slogan n’a, jusqu’ici, pourtant pas fédéré de la même manière en France, même après la mort du jeune homme lors de son interpellation, en juillet 2016.

La tradition est moins ancienne qu’aux États-Unis

“Il y a une tradition historique plus ancienne, aux États-Unis, de protestation contre le racisme”, analyse Carole Reynaud-Paligot, historienne et sociologue. “Il y a une mémoire de ces protestations qui ont pris forme à l’époque de la lutte contre la ségrégation raciale, dans les années 1960”, poursuit-elle, ajoutant que ces mouvements de protestation sont restés dans les mémoires grâce à des figures emblématiques – comme celle Martin Luther King – encore extrêmement présentes dans l’imaginaire des Américains. “Son modèle a pris racine pendant cette lutte contre la ségrégation raciale, alors qu’on n’a pas cette tradition ni ce modèle-là en France”.

Dans l’Hexagone, le premier rassemblement d’ampleur nationale contre le racisme, appelé “Marche des Beurs”, a eu lieu en 1983. Cette année-là en France avait été marquée par des affrontements entre les forces de l’ordre et des jeunes du quartier des Minguettes, à Vénissieux (Rhône), mais aussi par plusieurs faits divers racistes, dont le plus connu demeure le meurtre d’un Algérien dans le train Bordeaux-Vintimille, en pleine marche contre le racisme.

Depuis, plusieurs mouvements de protestation ont eu lieu. En octobre 2005, des émeutes éclatent dans les banlieues françaises à la suite de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents électrocutés dans un transformateur EDF, à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), alors qu’ils cherchaient à échapper à un contrôle. Quelques jours plus tard, l’envoi d’une grenade lacrymogène à l’entrée de la mosquée de la ville par des forces de l’ordre, victimes de tirs de projectiles, avive davantage les émeutes, qui, alors étendues à l’ensemble du département, conduisent le gouvernement à déclarer l’état d’urgence.

“Il y a eu des protestations très localisées qui, jusqu’ici ont eu du mal à se généraliser”, souligne Carole Reynaud-Paligot, qui a également été co-commissaire scientifique de l’exposition “Nous et les Autres – Des préjugés au racisme”, au Musée de l’homme, à Paris en 2017-2018.

Après “l’affaire Zyed et Bouna”, d’autres faits divers ont pourtant marqué la France dont, récemment, “l’affaire Adama Traoré”, en 2016, et “l’affaire Théo”, en 2017. Ces dernières ont provoqué la colère, menant à des mouvements de protestations diffus, sans pour autant instiller une vague antiraciste en France.

Les slogans “Black Lives Matter” ont certes été repris çà et là, lors de marches de soutien à la famille d’Adama Traoré, ou dans des manifestations contre les violences policières à la suite de l’affaire Théo, mais rien, depuis la “Marche des Beurs”, n’avait ressemblé à une mouvement global, multiculturel, organisé au-delà des clivages politiques.

“La tradition est moins ancienne qu’aux États-Unis”, insiste Carole Reynaud-Paligot. “Le rassemblement d’hier s’est fait à une échelle plus large, c’est donc probablement le début d’une mobilisation plus générale”, poursuit-elle, estimant qu’il faudra sans doute plus de temps pour voir l’ensemble de la population se mobiliser.

Adama Traoré, 24 ans, mort après son interpellation à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise), en juillet 2016.

Quelque chose est en train de s’amorcer

Prenant l’exemple de “Black Lives Matter” et du rassemblement pour Adama Traoré, mardi, l’historienne, enseignante à l’université de Bourgogne, ajoute par ailleurs que ces mouvements ne pourront prendre de l’ampleur que si d’autres acteurs sociaux s’engagent. Des acteurs sociaux, parmi lesquels les médias, les intellectuels “qui sont peu nombreux à s’être mobilisés et à avoir porté cette cause en France”, mais aussi les politiques.

“Je replace tout cela dans les analyses générales que j’ai pu faire depuis cette exposition au Musée de l’Homme”, poursuit-elle, insistant sur l’importance de remettre les événements dans leur contexte et d’observer le rôle des acteurs sociaux en tant que porte-paroles aidant à la mobilisation. Selon Carole Reynaud-Paligot, le rôle du politique est éminemment important et permet d’expliquer les différents niveaux de mobilisation en France et aux États-Unis. “Si l’indignation est aussi forte aux États-Unis, c’est aussi à cause des positions du président américain qui sont inconcevables dans une démocratie”, estime-t-elle, notant que “plus la provocation du président est forte, plus la réponse est celle de l’indignation et de la colère”.

En France, “on n’est pas non plus à la hauteur, mais la situation est différente”, explique l’historienne. “On n’a sans doute pas l’attitude exemplaire, parce qu’il faudrait une plus grande mobilisation des politiques et un plus grand engagement dans la lutte contre le racisme, mais on n’est pas dans des positions aussi scandaleuses que celles du président actuel des États-Unis”.

Pour autant, Carole Reynaud-Paligot estime que la mobilisation est tout à fait insuffisante, bien que la France ait légiféré en 1972 en créant, via la loi Pleven, les délits spécifiques d’injure, de diffamation à caractère raciste, mais aussi la provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale. “Tout cela reste timide”, affirme l’historienne.

Pour ce qui est d’une mobilisation nationale contre le racisme, et l’avènement d’un “Black Lives Matter” à la française, l’historienne et sociologue estime néanmoins que “quelque chose est en train de s’amorcer”, renforcé par le rôle “incontestable” des réseaux sociaux qui permettent de fédérer à plus large échelle, et toutes classes sociales confondues.

Article de France 24 sélectionné pour les lecteurs de FaxInfo

 

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